L'évacuation (II)

On ne sera pas étonné, dans ces conditions, que M. le Maire et M. Moser furent beaucoup sollicités pour ces aides aux familles tout au long de cet exil forcé qui au total aura duré trois ans pour la plupart.
Début 1917, l'administration allemande accorda aux réfugiés une indemnité pour le cantonnement des troupes dans les villages évacués (Quartiergeld). Dans le cas de Durlinsdorf, elle proposa une somme globale de 37 000 Marks, à charge pour M. le Maire de répartir l'argent entre ses administrés. Ce ne fut pas chose aisée de chiffrer la part de chaque famille si loin du village et, malgré l'aide de Kessler (prénom ?) un compatriote établi à Hemsbach, les premières réunions n'aboutirent à aucun résultat. Finalement, sur conseil de M. le Directeur du District, le Maire rangea les familles en neuf catégories et attribua dans chaque cas une certaine somme: 570 Marks pour la plus élevée, 60 pour la plus basse, les catégories intermédiaires étant séparées par des intervalles de 50 Marks en moyenne. Chaque famille reçut ainsi sa part. Cette affaire se termina assez facilement, semble-t-il, les réfugiés ayant amplement besoin de cet argent.

La maison de François Riegel.

 

  Nous la voyons ici alors que le toit a déjà été réparé. En fait, elle avait reçu trois obus qui l'ont fortement endommagée. Mais irréparable de l'intérieur, elle a été détruite en 1929 pour faire place à une nouvelle maison cette fois perpendiculaire à la route. Il s'agit de la maison au dessus de la CMDP, habitée par M. Jean-Pierre Riegel.

 

 

 Mars 1918, on parla d'indemniser les réfugiés pour les pertes (hors immeubles) dûes au fait que les troupes vivaient dans le village et occupaient les maisons vidées de leurs occupants. Là ce fut plus difficile car comment apprécier, à distance, ce qui pouvait manquer à chacun? M. le Maire était bien en possession de listes datant de l'évacuation en 1916: liste des chevaux, des vaches, des quantités de foin...,mais tout n'y était pas à cause du départ précipité (überstüzte Räumung) et de toute façon cela ne donnait pas le déficit réel sur place. Alors les réfugiés furent priés de dresser un inventaire de ce qui pouvait leur faire défaut! Des familles se sont prêtées à cet exercice mais beaucoup de déclarations posèrent problème car elles étaient pour le moins exagérées et inexploitables. De ce côté, le Maire, et sans doute aussi d'autres familles dans le même cas, était un peu plus informé sur l'état de sa maison par l'intermédiaire de son fils Arthur qui servait dans l'arméee allemande et qui, à ce titre, avait pu se rendre à Durlinsdorf début 1918. Voici ce que rapporte le Maire à ce sujet: "Osterburken le 13 Avril 1918. ...Lors d'une récente permission passée là-haut, Arthur a remarqué qu'il restait encore quelques meubles dans notre maison alors que, à mon grand étonnement, le grand four à pain métallique, dans la buanderie, ce bloc massif, (dieser schwere Klotz) semblait avoir reçu des ailes!...". La suite des lettres du Maire ne permet pas de savoir si cette indemnisation a été menée à son terme. C'est peu probable. Y a-t-il eu une distribution d'argent sur le modèle ci-dessus? C'est possible. On était mi-1918 et la guerre avait pris une autre tournure sur le territoire français grâce à l'offensive Foch. L'administration allemande avait, peut-être, à ce moment, d'autres problèmes plus urgents à résoudre que ceux des réfugiés.

En-tête de la lettre

 

 Une des dernières lettres:
"Osterburken, le 23 Novembre 1918
Cher Monsieur Moser,
Je profite rapidement du passage d'un interné français pour lui confier cette lettre à votre intention. Je voudrais vous dire que hier matin nous avons été informés par la Direction du District d'Avelsheim qu'un train spécial partirait ce soir à 7h40 d'Osterburken et nous donne l'occasion de rentrer en Alsace par le chemin le plus court. Mais en même temps nous avons reçu un avis de l'Autorité d'Alsace-Lorraine nous mettant en garde contre un départ précipité. Il précise que notre retour sera pris en considération dès que l'armée aura déblayé le terrain. Réconfortés par cette idée de retour, nous avons décidé de rester encore ici et de suivre l'avertissement de notre honorable gouvernement. D'autre part, comme vous le savez, beaucoup d'entre nous sont malades et n'ont pas envie d'entreprendre un voyage aussi hasardeux. Même moi, je suis en ce moment encore sous traitement médical.
Nous avons cependant, la profonde conviction que, dès que la situation dans notre cher pays sera arrangée, notre retour vers la maison sera assuré. Nous devons simplement, espérons pour une courte durée, avoir un peu de patience.
Comme vous êtes, cher M. Moser, la personnalité qui a mon entière confiance, je vous prie vivement de ne pas nous oublier et de continuer à défendre notre cause de réfugiés pour que pour nous aussi sonne l'heure de la délivrance.
Avec le profond désir de vous saluer très bientôt sur notre sol natal, je vous reste entièrement dévoué.
A. Enderlin
Je viens d'apprendre à l'instant, que les gens de Durlinsdorf qui sont à Seckach et Eberbach partent tous ce soir. Ceux qui habitent ici et les gens de Moernach, à l'exception d'une famille, restent encore ici."

Le couple Ruetsch Paul-Maurer Marie

 

 

Comme Arthur, dans le texte, M.Ruetsch Paul servait dans l'armée allemande durant la guerre 14-18. Au cours du deuxième conflit mondial, safemme est décédée comme déportée dans un camp allemand.

 

 

Quelques autres idées:
- Le Conseil Municipal, composé de 10 membres en temps normal, n'en comprenait plus que six, quatre des conseillers ayant dû rejoindre l'armée. De ce fait, il était parfois difficile d'arriver à un consensus et d'obtenir la majorité.

- Les coupes de bois furent normalement exécutées par l'armée sous la conduite d'un garde-forestier (Hegemeister). Le produit de la vente était versé sur le compte de la Commune.
- Les registres d'état-civil étaient régulièrement tenus à jour par l'intermédiaire de M. Moser. Au retour les réfugiés ramenèrent de nouveaux enfants dans le village et beaucoup de personnes âgées, malheureusement, ne revinrent pas, victimes du chagrin suite au déracinement.
- L'épouse de M. le Maire s'appelait Julie et les enfants: Paul, Joseph, Alfred, Albertine, Maria. Arthur était le fils né d'un premier mariage. René, un autre fils du Maire est né après l'évacuation, en 1921.
- Au retour, le 11 Février 1919, les refugiés ramenèrent du verre à vitres. Dans la descente vers le centre de Durlinsdorf, par suite d'un problème de freinage, un cheval s'emballa et alla se fracasser avec la voiture contre l'escalier d'une maison (maison Jolidon, récemment enlevée). Le cheval fut tué sur le coup et le verre...
- Dès le retour, l'administration française attribua à la commune une équipe de quinze aides munis de cisailles à réseaux pour débarrasser le ban des fils barbelés. D'après, M. Riegel, ces réseaux commençaient à un niveau un peu plus haut que le terrain de football et barraient le passage vers Pfetterhouse. Longtemps d'ailleurs, les bois provenant de la forêt du Lohn étaient connus pour être des «bois mitraillés».
- Les réfugiés retrouvèrent leurs maisons dévalisées, souvent sans portes, ni fenêtres, et les murs transpercés par des balles, certaines éventrées par des obus. Dès lors la reconstruction commença. Chaque habitant dut y subvenir par ses propres moyens. Il fallait aussi, nouveauté, apprendre une autre langue: le français.

Quelques vestiges de cette période.

abri 1

abri 2

Abri bétonné derrière le lotissement en direction de Moernach. Abri derrière le Kleeberg
 abri 3  abri 4
Galeries dans le Kleeberg. L'abri était bien implanté dans ces deux derniers cas sur le flan inaccesible aux obus. Abri au Kirchhöltzle.